"(....) Le capitalisme n’est pas un système : il n’est tel que dans les théories qui en
font la critique, et qui lui prêtent une unité qui leur
appartient en réalité à elles seules, en tant que théories
globalisantes. En lui prêtant ce qu’il n’a pas,
c’est-à-dire une unité a-problématique, elles contribuent
à le renforcer. Il n’est pas non plus la cause
objective des événements qui ont lieu, en phase avec
lui ou contre lui. Il peut être décrit comme une
logique systémique dont l’effet d’unité procède de la
mise en résonance d’éléments disparates (monétaires,
militaires, «culturels», etc.). Mais il n’est pas
un système parce qu’il ne serait rien sans les décisions
de ceux qui en font exister la logique. Le type
d’unité qui en fait la cohérence n’a rien à voir avec
un donné descriptible. C’est une unité politique,
comme telle foncièrement problématique : elle n’a
jamais la stabilité d’un donné ; elle dépend des instances
décisionnelles, éminentes et secondaires, ramifiées,
qui la font exister.
Plus encore : c’est une politique déniée – et les
remarques de Marx relatives au besoin qu’ont les
défenseurs du capitalisme de le «naturaliser» demeurent
audibles, quoique les procédés de naturalisation
aient changé. Le capitalisme cherche à évaporer la
consistance de la politique qu’il est. Lui restituer cette
consistance ne peut dès lors être que le fait de ce qui
s’en déclare ennemi. Et c’est aussi une des premières
leçons de Marx : la clef de la consistance du capitalisme
réside dans ce dont il absorbe la vie, c’est-àdire
dans ce qui veut sa mort. Ce sont sans doute les
«opéraïstes» italiens qui ont le plus clairement insisté
sur ce point : le travail vivant est ce dont se nourrit
le capital-vampire, mais il est aussi comme tel la
« subjectivité » qui lui est antagonique.
Wallerstein dit souvent que les mouvements «antisystémiques
» sont une composante du système, mais
il faut comprendre comment, c’est-à-dire comprendre
l’ambivalence de cet énoncé. Lorsqu’ils n’ont pour
rêve qu’un idéal de co-gestion, ou à l’inverse lors-
qu’ils adoptent les points de vue de la théorie critique
et son absolutisme spéculatif, ces mouvements ne
sont que des contributions à ce qui fait l’efficace de la
logique politique prétendument combattue : soit ils
perfectionnent directement de redoutables mécanismes
d’intégration, soit ils perfectionnent incidemment
la fiction de l’unité du « système ». C’est
autrement qu’il faut entendre ceci : le capitalisme
n’est une politique que pour une politique qui lui est
ennemie. Il s’expose comme une antipolitique: comme
une « économie » – mais ce n’est que le nom de sa
politique, en tant qu’il est essentiel pour celle-ci de
se nier comme telle. Il n’a de consistance politique
que depuis l’angle de vue donné par une position politique
qui lui est hostile, et qui comme telle est seule
à même de rendre compte de son unité. Car sans cette
position, ce qui fait l’unité de la politique capitaliste
se trouve incessamment dérobé – ou plutôt : n’existe
tout simplement pas. C’est cette position adverse qui
en est la clef, sans quoi n’existent que des effets systémiques
chaotiquement ordonnés. Et cette position
politique n’est ni un mouvement social, ni un appareil
de gestion spontanée, ni une Théorie garantie dans
son perpétuel avoir-raison. Elle dépend de ce que l’on
peut appeler les matérialités subjectives : une certaine
manière de rendre indissociables la consistance
(intellectuelle, affective) des liens et la subsistance
(alimentaire, pécuniaire) de ceux qui s’y trouvent liés. (...)"
Bernard Aspe, L’instant d’après : Projectiles pour une politique à l’état naissant, La Fabrique Éditions, 2006, pp 29-31. Italiques dans l'original.
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