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29/09/2012
20/09/2012
Le capitalisme n’est pas un système - Bernard Aspe
"(....) Le capitalisme n’est pas un système : il n’est tel que dans les théories qui en
font la critique, et qui lui prêtent une unité qui leur
appartient en réalité à elles seules, en tant que théories
globalisantes. En lui prêtant ce qu’il n’a pas,
c’est-à-dire une unité a-problématique, elles contribuent
à le renforcer. Il n’est pas non plus la cause
objective des événements qui ont lieu, en phase avec
lui ou contre lui. Il peut être décrit comme une
logique systémique dont l’effet d’unité procède de la
mise en résonance d’éléments disparates (monétaires,
militaires, «culturels», etc.). Mais il n’est pas
un système parce qu’il ne serait rien sans les décisions
de ceux qui en font exister la logique. Le type
d’unité qui en fait la cohérence n’a rien à voir avec
un donné descriptible. C’est une unité politique,
comme telle foncièrement problématique : elle n’a
jamais la stabilité d’un donné ; elle dépend des instances
décisionnelles, éminentes et secondaires, ramifiées,
qui la font exister.
Plus encore : c’est une politique déniée – et les remarques de Marx relatives au besoin qu’ont les défenseurs du capitalisme de le «naturaliser» demeurent audibles, quoique les procédés de naturalisation aient changé. Le capitalisme cherche à évaporer la consistance de la politique qu’il est. Lui restituer cette consistance ne peut dès lors être que le fait de ce qui s’en déclare ennemi. Et c’est aussi une des premières leçons de Marx : la clef de la consistance du capitalisme réside dans ce dont il absorbe la vie, c’est-àdire dans ce qui veut sa mort. Ce sont sans doute les «opéraïstes» italiens qui ont le plus clairement insisté sur ce point : le travail vivant est ce dont se nourrit le capital-vampire, mais il est aussi comme tel la « subjectivité » qui lui est antagonique. Wallerstein dit souvent que les mouvements «antisystémiques » sont une composante du système, mais il faut comprendre comment, c’est-à-dire comprendre l’ambivalence de cet énoncé. Lorsqu’ils n’ont pour rêve qu’un idéal de co-gestion, ou à l’inverse lors- qu’ils adoptent les points de vue de la théorie critique et son absolutisme spéculatif, ces mouvements ne sont que des contributions à ce qui fait l’efficace de la logique politique prétendument combattue : soit ils perfectionnent directement de redoutables mécanismes d’intégration, soit ils perfectionnent incidemment la fiction de l’unité du « système ». C’est autrement qu’il faut entendre ceci : le capitalisme n’est une politique que pour une politique qui lui est ennemie. Il s’expose comme une antipolitique: comme une « économie » – mais ce n’est que le nom de sa politique, en tant qu’il est essentiel pour celle-ci de se nier comme telle. Il n’a de consistance politique que depuis l’angle de vue donné par une position politique qui lui est hostile, et qui comme telle est seule à même de rendre compte de son unité. Car sans cette position, ce qui fait l’unité de la politique capitaliste se trouve incessamment dérobé – ou plutôt : n’existe tout simplement pas. C’est cette position adverse qui en est la clef, sans quoi n’existent que des effets systémiques chaotiquement ordonnés. Et cette position politique n’est ni un mouvement social, ni un appareil de gestion spontanée, ni une Théorie garantie dans son perpétuel avoir-raison. Elle dépend de ce que l’on peut appeler les matérialités subjectives : une certaine manière de rendre indissociables la consistance (intellectuelle, affective) des liens et la subsistance (alimentaire, pécuniaire) de ceux qui s’y trouvent liés. (...)"
Bernard Aspe, L’instant d’après : Projectiles pour une politique à l’état naissant, La Fabrique Éditions, 2006, pp 29-31. Italiques dans l'original.
Plus encore : c’est une politique déniée – et les remarques de Marx relatives au besoin qu’ont les défenseurs du capitalisme de le «naturaliser» demeurent audibles, quoique les procédés de naturalisation aient changé. Le capitalisme cherche à évaporer la consistance de la politique qu’il est. Lui restituer cette consistance ne peut dès lors être que le fait de ce qui s’en déclare ennemi. Et c’est aussi une des premières leçons de Marx : la clef de la consistance du capitalisme réside dans ce dont il absorbe la vie, c’est-àdire dans ce qui veut sa mort. Ce sont sans doute les «opéraïstes» italiens qui ont le plus clairement insisté sur ce point : le travail vivant est ce dont se nourrit le capital-vampire, mais il est aussi comme tel la « subjectivité » qui lui est antagonique. Wallerstein dit souvent que les mouvements «antisystémiques » sont une composante du système, mais il faut comprendre comment, c’est-à-dire comprendre l’ambivalence de cet énoncé. Lorsqu’ils n’ont pour rêve qu’un idéal de co-gestion, ou à l’inverse lors- qu’ils adoptent les points de vue de la théorie critique et son absolutisme spéculatif, ces mouvements ne sont que des contributions à ce qui fait l’efficace de la logique politique prétendument combattue : soit ils perfectionnent directement de redoutables mécanismes d’intégration, soit ils perfectionnent incidemment la fiction de l’unité du « système ». C’est autrement qu’il faut entendre ceci : le capitalisme n’est une politique que pour une politique qui lui est ennemie. Il s’expose comme une antipolitique: comme une « économie » – mais ce n’est que le nom de sa politique, en tant qu’il est essentiel pour celle-ci de se nier comme telle. Il n’a de consistance politique que depuis l’angle de vue donné par une position politique qui lui est hostile, et qui comme telle est seule à même de rendre compte de son unité. Car sans cette position, ce qui fait l’unité de la politique capitaliste se trouve incessamment dérobé – ou plutôt : n’existe tout simplement pas. C’est cette position adverse qui en est la clef, sans quoi n’existent que des effets systémiques chaotiquement ordonnés. Et cette position politique n’est ni un mouvement social, ni un appareil de gestion spontanée, ni une Théorie garantie dans son perpétuel avoir-raison. Elle dépend de ce que l’on peut appeler les matérialités subjectives : une certaine manière de rendre indissociables la consistance (intellectuelle, affective) des liens et la subsistance (alimentaire, pécuniaire) de ceux qui s’y trouvent liés. (...)"
Bernard Aspe, L’instant d’après : Projectiles pour une politique à l’état naissant, La Fabrique Éditions, 2006, pp 29-31. Italiques dans l'original.
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